Le roi parla : et si ta danse peut minterpréter le sens de la vie, tu seras libre , voilà la contrainte sous laquelle va danser lesclave dans le poème de danse (Tanzgedicht) de Mary Wigman. Mais quelle danse pourrait encore pénétrer dans lâme dun roi, habitué à lexécution de tous ses désirs, et à exécuter tous ses esclaves selon ses désirs ? Quel moyen employer pour séduire un monarque qui sennuie de la séduction? Comment mettre un sens dans la danse qui jusquici à été destinée à servir de divertissement pour celui que plus rien ne distrait ?
La demande formulée par le roi contient néanmoins trois aspects fondamentaux qui permettent à la danseuse daffronter sa tâche :
Le roi croit au pouvoir de la danse et de la danseuse.
Le roi a conscience que le sens de la vie lui échappe.
Le roi fait une relation entre sens de la vie et être libre .
Ayant formulé son énigme de cette manière, le roi donne une réelle chance à la danseuse de sauver sa vie et en même temps se donne la chance daccéder à une connaissance supérieure. Son désir de savoir, de connaître, semble être plus fort que son plaisir divertissant de voir encore mourir un être subordonné, spectacle dont il semble las. Car cest précisément par la danse quil demande à son esclave de le convaincre. Il aurait pu lui demander de chanter, décrire ou de peindre sil avait voulu sassurer de son incapacité, mais cest à ses moyens propres à elle, quil fait appel. Comme il est toujours facile de prouver lincompétence de quelquun, de le piéger, la demande du roi ici nest donc pas de nature sadique mais véritable.
La vie de lesclave dépend de la réussite de sa danse. Cest ou la mort ou la liberté. A quoi bon laisser la vie sauve à une esclave qui ne saurait pas en apprécier la valeur ? Sa danse fera leffet de miroir sur le roi. Blasé par le pouvoir, sa demande de connaître le sens de la vie sadresse autant à la danseuse quà lui-même.
La danse expressionniste et libre créée par Mary Wigman au début du siècle dernier, symbolisée par lesclave du poème, ne ressemble en rien à la danse pratiquée jusqualors. Exempte dune technique proprement dite, elle est pure expression des émotions. Le corps travaillé et entraîné pour devenir instrument de mouvement et dexpression sengage dans un langage visuel, visant la communication à la place du divertissement. Les performances techniques et physiques connues des ballets traditionnels sont abolis dans lexpression de Mary Wigman. Elle cherche dans sa danse la femme en chair et en os, lêtre humain à part entière avec ses forces et ses faiblesses, ses craintes et espoirs où lapparition asexuée des ballerines ne trouve plus sa place, ni leurs mouvements quelle considère comme inhumain et malsain.
Etre au lieu de paraître (au lieu de pas être ?). Car pour Mary Wigman la danse est sa raison de vivre. Elle a réussi à montrer le sens de la vie à son roi, son subconscient, et a ainsi acquis la liberté. Sa danse, appelée danse expressionniste ou danse libre est devenue son langage pour parler de cette expérience qui est la vie. Ni imitation, ni tradition, seule lexpérience personnelle et immédiate est la base de son art. Poussée par la nécessité intérieure, Mary Wigman se considère comme la prêtresse dune danse sacrée (Künderin eines heiligen Tanzes ).
A quel point cette nécessité intérieure est lié à la découverte du sens de la vie cest ce que va montrer le combat de lesclave (le moi) face au roi ( le subconscient) ! Se sachant condamnée à mort, Mary Wigman (sous forme de lesclave), abandonne toute fioritures, tout faire plaisir pour gagner lessentiel dans sa danse : La vérité.
Sa vérité consiste à montrer ses émotions, leur profondeur, leur authenticité et leur importance dans lensemble des processus de la vie. Elle va plus loin encore. Elle finit par accepter la mort, sa propre mortalité, et nayant plus peur ni de la mort, ni du roi, elle acquiert ainsi la liberté.
La chorégraphie Les sept danses de la vie de Mary Wigman, pensée, écrite et dansée entre 1918 et 1921 ne fait pas partie de ses uvres majeures ! Les seuls documents que jai trouvés sont des manuscrits où elle décrit le contenu, lambiance, les rythmes de chacune des sept danses où elle indique la qualité du mouvement, la lumière, les costumes et les couleurs.Il y a que très peu de photos et pas de films et cest une uvre quelle na plus reprise par la suite. Cest la concentration de son énergie vitale face à la mort (car Mary Wigman a été atteinte de la tuberculose à cette époque), de son énergie créatrice et de sa conscience inébranlable dans sa mission de danseuse qui mont intéressé dans cette chorégraphie. Ces trois qualités semblent surgir lune de lautre ; elles sont en étroite relation. Cette mission , cette nécessité intérieure dont parle Mary Wigman, souvent décrite comme mysticisme ou simple besoin de sexprimer dans la création expressionniste (si jai bien interprété les propos de Jean Clair à ce sujet) , semble prendre sa légitimation dans un processus intra psychique relatif à la connaissance du sens de la vie. Ceci na rien de mystique, mais la transfiguration qui en résulte peut vu dun il extérieur ressembler à de la sorcellerie or il sagit dune évolution inhérente aux lois de la psychologie.
Poussée par cette même nécessité intérieure dans mon travail pictural, il me semble important de vérifier de quelle nature est cette nécessité , doù elle vient, et si à travers elle toute création devient forcément authentique ? Comment en être sûr si la nécessité intérieure trouve son origine dans un esprit sain ou à linverse dans un esprit troublé et exalté ? Comment faire la différence entre une véritable nécessité intérieure et un besoin de sexprimer juste pour parler ou faire parler de soi ? Lexamen de la danse expressionniste là où elle a débuté il y a presque cent ans, en Allemagne, avec Mary Wigman, me semble un moyen précieux pour accéder à des renseignements mettant en évidence mon hypothèse que toute nécessité intérieure de création, lest dabord devant la vie. En observant par la suite mon propre travail (toujours de manière rétrospective) je peux découvrir des parallèles importantes avec Mary Wigman en ce qui concerne le processus de création.
La différence entre lexaltation hystérique, crise de mysticisme, et une véritable inspiration créatrice suite à un travail intra-psychique, voire en parallèle avec celui-ci, est très nette, même si au premier regard un public (voire le marché de lart) ne sait pas faire la différence. Cest tout dabord lartiste qui connaît la différence, donc moi-même par rapport à mon propre travail et je nai jamais réussi à me duper à ce sujet ni à duper mon roi , qui, à part la vérité, naccepte rien pour gager la liberté.
La différence entre lexaltation hystérique, crise de mysticisme, et une véritable inspiration créatrice suite à un travail intra-psychique, voire en parallèle avec celui-ci, est très nette, même si au premier regard un public (voire le marché de lart) ne sait pas faire la différence. Cest tout dabord lartiste qui connaît la différence, donc moi-même par rapport à mon propre travail et je nai jamais réussi à me duper à ce sujet ni à duper mon roi , qui, à part la vérité, naccepte rien pour gager la liberté.
Découvrir le lien entre la vie et la mort dans le travail intra psychique, trouver linteraction de la connaissance de soi et du sens de la vie dans la création artistique pour définir la qualité de cette nécessité intérieur dont tout art tient sa liberté, cest la raison de ma présente recherche. Par la suite simposera certainement la soutenance dune hypothèse sur un art vide de sens dans la production artistique actuelle, une production qui est défendu et reconnu par un autre roi, le roi nu .
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Il y a treize ans maintenant que jai trouvé une écriture picturale pour traduire la chorégraphie les sept danses de la vie de la danseuse expressionniste Mary Wigman. Je ne comptais dailleurs pas revenir sur ce sujet, si mon directeur de recherche, le Professeur Georges Bloess ne mavait pas invité à en faire une analyse approfondie des préoccupations artistiques de cette grande danseuse. Il a vu ce que mes recherches semblent confirmer : une parallèle de la gestion de la vie et de la mort par la création entre la danse de Mary Wigman et mon travail pictural, ainsi que le lien entre la mort, le deuil et la création artistique.
Jai rencontré la mort de manière complètement inattendue à trois reprises : chez mon ancien conjoint qui la appelée de son propre gré, chez moi-même et jai décliné son invitation et chez mon enfant peu avant quil ne soit né. A chaque reprise la descente au gouffre du désespoir est immense mais la rencontre avec la vie ne se fait que plus forte encore car elle fait naître le bonheur. Une préoccupation si personnelle qui est le deuil pour un être quon aime, prend alors une dimension dune importance plus générale si par un travail intra-psychique réussi, la vie lemporte sur la mort et lélan évolutif sur la perversion. Cette importance plus générale sexplique par le besoin de partager sa victoire sur la déchéance, comme cela a été le cas pour Persée quand il a vaincu Méduse, en montrant au monde sa tête coupée prouvant ainsi, quil est possible de vaincre Méduse. Cest certainement aussi cela que nous pouvons qualifier de : nécessité intérieure de créer. Réalisée à partir de cette nécessité intérieure la création devient authentique devant la vie et authentique dans son message. Ceci fait toute la différence entre un besoin de sexprimer et un désir de communiquer, la nécessité intérieure de créer .
Lexpression artistique est une forme par laquelle on peut manifester lestime que lon porte à la vie. Manifester lestime que je porte à la vie et par ce fait à moi-même, me mène forcement à lexpression de lestime que je porte à lautre. Cest la reconnaissance de lautre dans sa différence par la reconnaissance de moi-même que je pratique dans mon travail pictural depuis mes signes de vie et de manière plus explicite avec mes empreintes du corps. Si jusqu'à présent cest le moi que je vois dans lautre, cest le tu que je porterai en moi pour la suite de mes recherches : Une peinture créée par lempreinte de la peau, qui me permet de réaliser un degré de vérité, qui peut devenir le miroir de la vérité pour ceux qui désirent se voir en peinture et pour ceux qui sont prêts à sy refléter.
Mais est-ce quil y aura encore quelquun prêt à sy refléter ? Dans notre société de consommation dans lidée de progrès indéfini : de lesprit, de la science, de la civilisation , tout se consomme et se surconsomme et Didier Anzieu voit la nécessité de mettre des limites (
) à la croissance économique, à une consommation insatiable, (
) au gigantisme des projets scientifiques comme des entreprises économiques, à lenvahissement de la sphère privée par des moyens de communication de masse, à lobligation de battre sans cesse les records au prix du surentraînement, du dopage, à lambition daller toujours plus vite, plus loin, toujours plus cher au prix des encombrements, de la tension nerveuse, des maladies cardio-vasculaires, du déplaisir à vivre . Dans ce monde où des nombreux désirs individuels sont artificiellement créés pour développer des marchés, et où dautres désirs multiples, déjà existants, trouvent leur satisfaction immédiate dans la consommation, il semble superflu et même malvenu de prêcher une retenue de la part de lindividu pour se sauver de son roi. Ce serait aller contre les programmes de développement et de progrès, ce serait prêcher contre lenfant chéri de la société : la consommation incessante du bon consommateur. Pour cette raison, le travail a été remplacé par un emploi déterminé ou indéterminé . La possibilité de sidentifier par rapport au travail, de se valoriser et de servir à quelque chose nexiste plus, car lemploi vise uniquement largent gagné à la fin du mois. Comment alors un travail intra-psychique serait-il encore possible parmi les choix multiples des divertissements à court - ou long terme, prêts à être consommés sans aucun travail au préalable ? Nest-ce pas ici où peut intervenir lartiste ? Mais est-il encore libre de travailler ou est-il déjà victime de lemploi, lui aussi ?
Mon expérience devant la vie et devant la mort rend inutile et superflu tout autre sujet à traiter par lart que celui de vaincre ce roi pervers car ma liberté en dépend. Et ce nest quà travers lart que je peux partager ma victoire et donner envie de désirer la même victoire pour dautres personnes. Mary Wigman a gagné sa liberté car elle a cessé de danser pour le divertissement de son roi et elle lui a montré le sens de la vie. Elle dit : le moyen de création quon ma donné cest la danse, toujours et à jamais la danse. Là jai trouvé ma poésie, donné forme à mes visions, fabriqué et construit, uvré et travaillé à partir dêtres humains, avec eux et pour eux.
Personnellement mon moyen de création nest pas aussi déterminé que celui de Mary Wigman. Jai dabord été danseuse et cest avec le travail sur les sept danses de la vie de Mary Wigman que jai pris la décision de devenir artiste et peintre. Quand je dis peintre cela veut dire que jutilise cette matière fabuleuse, visqueuse et colorée qui est la peinture. Mais le corps, celui qui à été imprégné par la danse va remplacer le pinceau et cest la toile qui devient la scène. Suite à ce travail en peinture jai pu faire des rencontres décisives avec moi-même ce qui ma permis daimer la vie et de me situer dans ma vie, et comme dit Mary Wigman, de célébrer la vie à travers la création. Cette conscience de Soi et de la Vie ont libéré lenvol de Pégase, il est donc naturel pour moi, de chercher dans ma création le partage de la conscience de soi et de la vie. Si aujourdhui je me pose la question sur la responsabilité de lartiste, je peux donner le début dune réponse pour moi-même : Cest avec les êtres humains et pour eux que je crée afin de donner de moi le plus précieux que jaie jamais possédé : lamour et du sens dans la vie.
Ce plus précieux nest pas un trésor pour tout le monde. Le roi qui règne actuellement sur le royaume de la culture est malheureusement le roi nu . Sa dernière acquisition, cette fameuse robe contemporaine qui permet à son porteur de faire la différence entre les stupides et les intelligentes tient tout le pays en alerte : plus personne, de crainte de perdre son emploi , ne se fie à sa propre perception, tout le monde perçoit ce que le roi désire voir. Or, le porteur de la robe contemporaine à vu que ceux qui font encore de la peinture dans ce 21ème siècle font partie des personnes des plus stupides .
La Documenta à Kassel en 2002 que je suis allée voir en septembre en était la preuve. La peinture y tenait une place si infime que lon pouvait la compter sur les doigts dune main. Traitée dart plat (flache Kunst) par lenvoyé culturel dun journal allemand, elle est devenue stupide par le simple fait dêtre de la peinture et par ce fait, elle navait plus de raison de figurer dans une sélection dart contemporain résolument moderne mais daprès moi, dénudé de tout sens, irrespectueux envers lhomme et sans amour .
Je me suis même permis de faire des interviews à la sortie de lexposition : autant les organisateurs de lexposition louaient la sélection des artistes, autant les spectateurs à qui jai posé la simple question est-ce que ça vous a plu ? étaient unanime : On regrette quil ny ait plus de peinture et sculpture, trop de vidéo, trop de photos de reportage. Du documentaire ce nest pas de lart . Friedrich Schütz, juge au palais de justice à Würzburg (Arbeitsrichter am Bundesarbeitsgericht Würzburg) me répondait ceci : Jaime lart et je collectionne des uvres dart. Aussi je me déplace beaucoup pour suivre des manifestations dart contemporain en Europe. Ceci est la quatrième Documenta à la quelle jassiste et depuis toujours, je mefforce de comprendre ce que lartiste veut exprimer par son uvre, de voir le monde à travers ses yeux. Depuis un certain temps déjà jai limpression de ne pas être à la hauteur, davoir à faire à des esprits supérieurs et je me sens tout petit. Dannée en année je me mets en question et plus ça va moins je comprends. Mais cette année jai compris : jétais plutôt bon élève à lécole, jai réussi mon bac, jai fait des études de droit, je suis juge aujourdhui, jenseigne et jécris. Je ne peux donc pas être si stupide que ça. Quon arrête alors de me prendre pour un imbécile ! Cet homme exprimait au plus fort toute sa déception envers lartiste ; il lui a fait confiance et il se sent trahi.
Jean Clair dénonçait déjà la dernière Documenta en 1997 à laquelle je navais pas assisté : Louverture de la dixième Documenta à Cassel, cet été, qui se voulait une consécration, a révélé plutôt, même aux yeux des plus fanatiques, lampleur du désastre. La vacuité du contenu, la vulgarité et la sottise de la plupart des objets présentés étaient moins choquantes que, dans le catalogue, lappareil conceptuel qui prétendait en justifier la présence. (
) Mais la doxa avant-gardiste (
) demeure dans ses errements, sa violence, sa haine de la culture, son dogme antihumaniste consciemment érigé en programme daction , pour reprendre les termes de Zweig, parée tout à la fois des prestiges de la révolte individuelle et de lapport du progrès des arts au bien commun. Chérie des programmes ministériels de développement culturel, institutionnalisée et fonctionnarisée, elle prétend cependant toujours incarner lesprit de linsoumission au pouvoir établi. Doù vient que demeure cet étonnant privilège ? Car il ne sagit plus, bien entendu, de subversion des valeurs établies. Aucun Etat na jamais subventionné la subversion de ses propres valeurs.
Mais, le roi est nu ! disait un petit enfant, mais, le roi est nu ! sécriait enfin tout le peuple. Cela touchait le roi car il lui semblait quils avaient raison, mais il se disait quil valait mieux poursuivre sa procession. Et les intendants se redressaient encore plus haut et portaient la traîne de la robe qui nexistait même pas. Avec Andersen lhistoire sarrête ici. Pour lart du 21ème siècle cest à cet instant que son histoire pourrait commencer.

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De la notion de "Vie" dans la danse expressionniste de Mary Wigman à la recherche des signes de vie dans mon travail pictural.
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