|
Toucher les sens, émouvoir, bouleverser, sont des qualités que jaime tellement dans une uvre dart. (Jai dit aimer car je tiens à ma faculté daimer.) Aujourdhui lart cherche à faire agir, à réfléchir, à prendre conscience, provoque des réactions, des initiatives, des prises de position. Cet art est dune très grande intelligence. Il explique, commente et justifie : ainsi léveil des sens , rapide, facile, et jouissif, est remplacé par un travail du cerveau . Il est très bien ce travail du cerveau. Il mène à la réflexion sur les questions essentielles dans lart daujourdhui . Tant que le public est occupé à se poser des questions, une exposition dart contemporain se passe plutôt bien. Les premiers problèmes dun travail intellectuel de la part du public apparaissent au moment où il commence à trouver lui même ses propres réponses. Nous verrons par la suite que ces réponses sont très nuisibles, dabord pour le spectateur lui-même qui doit se rendre à lévidence quil na rien comprit. Car au moment ou il attend son manteau dans la longue queue devant les vestiaires, il se rend compte quil nest pas le seul davoir tout faux et un soupçon commence à se former dans son esprit.
Les musées, les centres dart et les grandes expositions internationales prennent de plus en plus de dispositions pour éviter toute formation de soupçon. Comme il est impossible de fermer les garde-robes, ils investissent plutôt dans des centres pédagogiques, des salles dinformations et au cas où lon a raté ces instructions préliminaires, il y a des guides dexposition sous forme de baladeurs, catalogues, documents ou personnes vivantes afin de donner une réponse, avant que celle du spectateur puisse se transformer en soupçon. Des dépliants, disponibles devant chaque uvre contiennent également des réponses et des explications au cas où le spectateur aurait omis dinvestir dans un guide quelconque. Le fin du fin consiste à ne jamais donner une réponse sous forme de réponse, mais sous forme de question, afin déviter la question traditionnelle : quest-ce que lartiste a bien voulu dire par son uvre ? Car la question nest pas là. Surtout pas là ! La réponse suggérée sous forme de question ouverte na dautre fonction que de justifier la présence de cette uvre à lendroit ou il est (au musée par exemple), justifier le choix de sa forme (ou sa non-forme) et de souligner le génie de son créateur (pour revenir au premier point, la boucle est bouclée).
Le travail des guides et des consciencieux de la culture
Le travail cérébral des artistes contemporains semble alors considérable car, par leurs uvres, ils combinent finement la formulation de la bonne question tout en mettant à disposition par écrit la bonne réponse a trouver sous forme de question. Si la bonne réponse sous forme de question nest pas visible du premier coup, cest souvent par insistance sur la direction à prendre pour se poser la bonne question. Ainsi le spectateur trouve facilement la juste question . Je prends lexemple de Felix Gonzalez-Torres, artiste cubain. Son installation de 87 kg de bonbons dans un angle entre deux fenêtres aurait pu se limiter à la question : Puis-je en prendre un ? Ladulte, visitant une exposition dart contemporain ne se poserait plus jamais la question : Quest-ce que ça fait ici ? Il sait que tout ce quil va voir sera de lart, donc forcément, toute apparition de bonbons dans un angle entre deux fenêtres sera tout à fait légitime. Ladulte sinterrogerait sur lavenir du tas si tout le monde y prenait un bonbon. Comme cest de lart, personne nen prend. Le spectateur prend alors conscience de la fragilité de la forme de cette uvre dart et de son caractère éphémère. Je trouve que le spectateur dune exposition dart contemporain a fait jusquici un très bon travail cérébral. Mais il ne doit pas voir si peu dans cette installation. Le Guide de lart daujourdhui , (Riemschneider / Grosenick, Taschenverlag, page 58) nous enseigne que par linvitation qui est faite au spectateur demporter une feuille de papier ou un bonbon, ces travaux réfutent la revendication dautonomie de luvre si caractéristique du Minimal Art ; elles mettent bien au contraire en cause lunicité de luvre dart. Par leur seul choix et par leur disposition, Gonzalez-Torres plonge les objets quotidiens dans une atmosphère de poésie. Lheureux spectateur est maintenant renseigné sur les bonnes questions dans lart actuel : Est-ce quune uvre dart peut prétendre à lunicité et à lautonomie ? Comment faire dun objet quotidien une uvre poétique ? Il ne se hâte pas de trouver lui-même la réponse, parce que plus loin dans la page, pour clore le chapitre sur Gonzales-Torres, il peut lire : Indépendamment de ces aspects, Gonzales-Torres transfère ainsi la sphère privée dans lespace public et fait prendre conscience de luniversalité des thèmes de la maladie, de la mort, de lamour et de la perte. Plus tard, en attendant son tour pour récupérer le manteau au vestiaire, le spectateur, sil a attentivement suivi son guide, peut plonger dans un débat sur lingénuité des artistes à traiter des thèmes universels par la mise en cause de toute unicité dune uvre.( ? ? ?) Le spectateur sans guide commence à avoir un soupçon. Si jai choisi lexemple de Gonzales-Torres cest un pur hasard. Jouvre nimporte quel guide sur lart contemporain à nimporte quelle page et le même phénomène se produit. Les guides de la documenta sont encore pire. Catherine David, directrice de la documenta X, a même fait éditer des documents pour que celui qui veut, puisse se préparer dés le 21 juin pour les 100 jours de lexposition, donc un mois en avance. Ces documents ne sont pas destinés à nimporte qui, mais à un public spécialisé, dit-elle. Elle précise par ailleurs :(Kunstforum, no.135, octobre 1996, p.449, traduction par mes soins) Je ne pense pas que la documenta travaille pour un public ; ce serait populiste. Si on est consciencieux dans le domaine de la culture, on doit proposer au public ce qui pourrait lintéresser, mais pas ce quil désire. En citant Guy Debord elle continue : Ce que désire la masse, elle le sait déjà, et nous le savons, bien sûr, aussi, mais nous voulons et devons aller au-delà. Suite à de tels propos je me pose plusieurs questions :
- Quentend-elle par être consciencieux dans le domaine de la culture ?
- Pour qui travaille alors la documenta ?
- Qui constitue la masse ?
- Que désire la masse ?
- Comment peut-on affirmer savoir (bien sûr) ce que la masse veut ?
- Quentend-elle par aller au-delà du désir de la masse ?
Ici, il sagit de politique et de grosses machines à fric et je nai jamais pratiqué ni lun ni lautre. Mais si on exclut le public dune si grande manifestation dart (excepté évidemment pour payer lentrée, car il faut rentrer un budget colossal) il ne reste pas beaucoup de monde : les intellectuels, les critiques, les historiens, les théoriciens, les esthéticiens, etc. , la presse, les médias, les artistes, les marchands, les galeristes. Alors cette masse qui paye pour venir voir lart daujourdhui cest moi, cest toi, ce sont nos amis, les voisins, les étudiants, des gens qui aiment lart, des gens curieux, des gens qui sont au chômage, des gens qui travaillent au supermarché et qui mettent tout leur argent dans la culture, des avocats, des médecins, des coiffeurs, des jeunes, des vieux,
dès que je me consacre à une des personnes de la masse je me rende compte que cette masse est constituée dindividus et ce qui nous a réunis pendant un moment dans cette exposition cétait bien un intérêt pour lart. Tous, sauf ceux qui ont attentivement étudié le guide, ont - bien sûr- remarqué que cette exposition na pas été faite pour nous : le public.
Lart est fait par lart est fait pour lart !
Quand je dis : nous ! cest que je me range désormais du côté du public. Jai personnellement défendu une attitude consciencieuse de lart pendant très longtemps. Abonnée depuis des années aux mensuels spécialisés de lart en France, aux magazines trimestriels de lart en Allemagne, lectrice attentive des catalogues dexpositions, visiteuse assidue des expositions dart contemporains depuis vingt cinq ans, jai toujours suivi des artistes en vogue et des expositions qui leur ont été consacré. Déjà aux beaux-arts à Kassel (Allemagne) jai (bêtement) adopté lidée que cest justement lidée qui prime sur la réalisation, sur la forme, que le néant est une forme, que le style na plus lieu dêtre, que lunicité dune uvre est redoutable, sa durée aussi, que le matériel utilisé importe peu, lart se fait avec tout, tout ou rien, que tout est art, quil suffit de le voir, que le Kitsch nest plus Kitsch quand il est au musée, la pornographie nest plus pornographie, elle est devenue art. Nous discutions sur le tabou du tabou, sil ny en a plus, comment alors le briser ? Comment briser ce qui est déjà brisé ? Comment nier ce qui existe, comment créer la matière de la pensé, comment concrétiser lutopie, comment être subversif à tout prix ? La subversiabilité de la subversion ? La technologie comme art total du Soi ? Le Soi dans lart total ? Linteraction des signes et linteractivité pour une culture des masses ? Une synthèse de labsent et du présent ! Superposition de la simultanéité, lesthétique du code, du néant, de lerreur, la matérialité de lerreur et du centre de la périphérie,
! De telles réflexions nétaient matérialisées en uvre dart que par un petit nombre détudiants. Ce quils avaient tous en commun, était surtout le fait quils se mettaient à nu et que leur uvre prenait la forme dune performance, ou en direct, ou sous forme de vidéo. Parfois avec du sang, parfois la violence sèche , et des formes de masturbations avec des manches à balais, par exemple. Moi je nai pas pu. Je me trouvais trop moche pour me mettre à poil devant un public et cest la honte qui la emporté sur lart.
Malgré ma honte et aussi la honte davoir honte (car jaspirais à être une artiste un jour), je continuais à défendre ces idées que jétais incapable de réaliser, pourtant je nai jamais aimé ces actions là. Je savais aussi quon a pas à aimer lart ou ne pas laimer. Mais en faisans abstraction damour, je narrivais pas à ressentir quoi que ce soit et la seule question qui me venait à lesprit cétait : à quoi bon ? et même après létude du catalogue, je ne voyais pas le rapport entre ce que javais vu, lu et ressenti. Mais la peur, de faire partie de ceux qui ne comprennent rien, quil faut bousculer, choquer, éduquer, réveiller et décoincer, faisaient taire mes soupçons. Tant pis si personne ne comprenait rien, tant pis si devant les vestiaires les soupçons se transformaient en certitude sur le progrès de lart. Limportance était de se plaire à soi-même, dobtenir la reconnaissance du milieu, de ses semblables. A quoi bon faire un art qui pourrait plaire à des centaines de personnes, si parmi eux il y a des bourgeois et ceux qui ne comprennent rien ? Quel abaissement, quelle honte ! Il valait mieux être en accord avec la poignée dinitiés, lintelligence avant-gardiste toute vêtue de noir, (qui a vu le sens profond et qui a tout comprit) que de tenir compte de lexistence de la masse !
Que désirons-nous, alors, nous le public, la masse, et quest-ce quils savent, eux, les consciencieux de la culture , de nos désirs ? En tant que praticienne de la psychologie, jai très, très peu de certitudes. Il y en a une que jai néanmoins acquise depuis longtemps et cest celle du désir fondamental de lêtre humain dêtre respecté. Si le désir dêtre respecté est fondamental, lhomme qui se rend à une exposition ne le laisse pas à la porte. Pourquoi alors, puisque tout le monde semble savoir ce que désire la masse, faut-il aller au-delà . Quest-ce qui peut se trouver encore au-delà du respect ? LAmour ? Cest cela que lon trouve dans lart daujourdhui ? Ou est-ce que jai mal traduit le mot darüber hinaus et au lieu de au-delà il voulait dire par-dessus ?
Au-delà du sens et par-dessus lartiste ?
De Felix Gonzalez-Torres je sais peu de choses. Né en 1957 à Güaimaro, Cuba, jimagine que son départ dans la vie na pas du être facile. Il était homosexuel, il a perdu son compagnon et lui, il est mort avant davoir atteint ses 40 ans. Le sida faisait partie de son quotidien. Il était plutôt photographe, connu pour ses photos dabsence et de vide quil agrandissait et quil exposait dans lespace public. Ensuite : une installation de 87 kg de bonbons dans langle de deux fenêtres qui donnent sur un parc magnifique, avec une pelouse et des grands arbres et moi jimagine maintenant que je mapproche, je marrête, je prends un bonbon et pendant que le sucre fond dans ma bouche je reste un moment et je regarde dehors, tranquille, quel beau paysage, quelle paix, quel instant de douceur (dans ma bouche) qui se mêle avec lapaisement de mon esprit (la verdure dehors et la sécurité de ce beau parc). Pourquoi Yilmaz Dziewior, la personne qui signe larticle sur Gonzalez-Torres, me gâche-t-il le plaisir de mon ressenti avec son article dans le catalogue lArt aujourdhui ? Gonzalez-Torres, était-il daccord ? Etait-il lauteur lui-même de certains de ces commentaires ? Ces commentaires ne mapportent rien, rien sur luvre, rien sur les préoccupations de lartiste ; (
) Gonzalez-Torres combine subtilement expérience personnelle, réflexion sur lhistoire de lart et prise de position politique. (
) Ses piles de papiers et ses installations de sucreries dénotent une référence claire à lart conceptuel et au Minimal Art des années 60. Son uvre sappelle sans titre , ils auraient mieux fait de se taire. Son uvre date de 1991, comment deviner quil se veut référence à lart minimal des années 60 et à lart conceptuel, et quil ne sagit pas dune reprise, dune approche, dun retour ? Gonzalez-Torres a fait ce quil a pu mais je défie quiconque de penser, quen installant les bonbons, il a voulu faire une réflexion sur lhistoire de lart !
Lart daujourdhui est fait par des consciencieux de la culture . Ce sont eux qui décident de ce quest lArt, comment cet art doit être et par qui il doit être réalisé. Pour faire accepter leurs concepts et leurs idées il existe cette loi non écrite que celui qui nest pas daccord est celui qui na rien compris. Celui qui na rien compris est en plus : intolérant, attardé, anti-progrès, accroché aux idées bourgeoises de lart, bourgeois lui-même, anti-communication, moraliste et inculte. La honte. Un travail consciencieux de la culture se base sur des mécanismes du doute sur soi-même, de sa propre perception, de son propre jugement, de son propre ressenti, et sur le droit de les exprimer : le droit au respect du Soi. Ce que le dictateur réussit à mettre en place dans son régime totalitaire, le consciencieux la réalisé dans lart. Depuis 40 ans de dictature, voire plus, ceux qui ne voulaient pas périr dans la honte, se sont convertis au consciencieux . Trouver du sens où il ny en a pas, des valeurs où il ny en a pas, écrire dessus, transformer pour rendre encore plus intelligent, défendre ces idées, les gonfler et faire avaler à ceux qui ont encore des soupçons, cest une manière de se conforter dêtre du bon côté dans lart et doublier le soupçon que lon a pu avoir, jadis, quand les sens et le cur avaient encore la possibilité de sexprimer. Les jeunes qui sont nés pendant la dictature, nont jamais connu autre chose. Ils savent désormais quil ne sert à rien de savoir faire quoi que ce soit de concret pour devenir artiste. Plus cest nul, plus cest fastoche, plus cest génial ! Et ce qui est le plus génial là-dedans cest que personne na le droit de critiquer sous peine de se discréditer lui-même. Le rêve infantile de la toute-puissance!!!
Qui a peur de la différence ?
Mon travail ne jouit pas de cette protection du pouvoir en place. Ceci fait partie de mon travail. Je ne travaille pas pour eux, les consciencieux , je travaille pour ceux qui sont différents. Ceci implique que je ne travaille pas contre quelquun ou contre quelque chose mais pour autre chose. Je prends ma place dans ce vide énorme, dans cette niche gigantesque que l'art officiel me laisse : l'espace du sens et des sens, l'espace de la reconnaissance de notre part d'humanité, l'espace d'Eros. Ainsi je prends position pour le respect de la différence, pour le bonheur, pour la liberté du beau et du moche (qui se trouve au delà du bien et du mal), pour le droit dune pensée éthique et esthétique, pour une création artistique basée sur ces pensées-là, pour des valeurs autres que commerciales et technologiques, pour des valeurs humaines, morales et saines. Je travaille pour la possibilité daimer ou de ne pas aimer ce que je propose, cest de critiquer et déchanger des opinions. Je travaille pour donner le mieux de moi-même, pour partager une autre conscience de lart et de la vie. Mais j'irais encore plus loin. Dès que j'ai fini ma thèse, je me ferais une joid de communiquer cette "autre façon" d'appréhender l'art à la nouvelle génération d'artistes à venir. Je leur donnerai l'envie d'associer l'idée à la réalisation, au lieu de préférer l'une à l'autre, d'être intelligents et sensuels, de privilégier la liberté aux consciencieux et du lisible au visible. Je leur donnerai envie d'aller au plus loin dans leurs créations et d'arrêter la honte d'être soi. Je me ferai une joie de voir émerger de jeunes créateur conscients du sens de leur travail et de son impact sur autrui, et capables d'accepter la critique. La confrontation de l'art avec le réel ne se fait-elle pas justement là ? Ce sera donc l'artiste qui fait l'art ? Je travaille pour donner envie de vouloir désirer où trouver du sens dans notre humanité, pour préférer Eros à Thanatos comme compagnon de route. Dans cette optique là jévite de mexprimer, de provoquer, de choquer, de plaire, de faire plaisir, ou daccuser, je tâche de communiquer (du latin communicare être en relation avec ). Je suis libre de communiquer avec qui je veux. Je suis libre depuis que je nai plus peur de personne ni de rien. Avec la tombée de la peur cest le pouvoir du consciencieux qui est tombé. Qui a peur de sa propre conscience ?
Mon travail est pour vous, qui, devant les vestiaires avez envie de partager votre ressenti sur lexposition que vous venez de visiter. Trop grand ? Trop coloré ? Trop prétentieux ? Touchant ? Effrayant ? Marrant ? Peut-être seulement "vachement beau" ? Votre opinion vous appartient. Et peut-être allez vous communiquer avec des inconnus et échanger votre soupçon, que ces drôles de tableaux que vous venez de voir, nont rien à voir avec ce que lon vous a fait croire sur lart daujourdhui.
Zeyno Arcan, décembre 2003

|
|
|