Qui fait quoi pour qui ?

Atelier
Qui fait l’art et pour qui et pourquoi pas moi ?

J’aurais voulu être une artiste et me présenter comme telle devant un public. Hélas, le travail auquel je voue mon temps et toutes mes énergies n’est guère considéré comme étant de l’art. Peu m’importe d’ailleurs aujourd’hui, tellement mon travail est passionnant, mes recherches sont enrichissantes et mon rapport avec le public respectueux. Ce qui qualifie au plus juste mon statut social est peut-être celui de la “ praticienne (d’art) ”. Ceci veut dire que, je ne suis ni théoricienne d’art, même si j’ai des théories, ni historienne, malgré des études d’histoire de l’art à Aix la Chapelle, ni esthéticienne, pourtant je suis doctorante en esthétique de l’art à Paris 8. Ces recherches supplémentaires me servent pour pratiquer mon art au mieux de moi-même.

En tant que praticienne je pratique tout d’abord ma vie. Je la pratique avec une très grande conscience du présent et avec un sens de l’observation aiguisé dès mon tout jeune âge. Hypersensible, j’éprouve les sensations de la vie ainsi que des sentiments qui y sont attachés avec une grande intensité et je possède la faculté de pouvoir ressentir ce que ressent autrui. Petite fille, j’ai été persuadé que tout le monde était pareil et fonctionnait de la même manière. Plus tard on me faisait croire être un cas pour la psychiatrie. Aujourd’hui je sais que c’est ma différence et je la partage avec quelques individus notamment avec Goethe et Nietsche. Je pratique le sport, la psychologie, l’amour, le jardinage, la danse. Par la pratique je m’approprie physiquement et psychologiquement la théorie qui est attachée à chaque discipline qui m’intéresse. En somme, on peut dire que je pratique l’art de vivre. Pas comme la publicité le propose avec les décorations de tables, la bonne marque d’eau dans mon sac à main et le produit laitier, le seul apparemment qui fait du bien et que je dois manger chez mon coiffeur (vu à la télé). Non, mon art de vivre n’est pas un produit, mais une pratique, elle ne me coûte rien et elle a pour bénéfice de me rendre heureuse. Mais ce n’est pas pour ce talent-là que j’aurais pu prétendre au titre d’artiste. On n’est pas artiste parce qu’on est sensible et heureux de vivre. Quoique ? Je suis, donc je suis artiste ! Non, ce qui me discrédite dans le monde de l’art c’est que je pratique de la peinture.
Quand j’étais jeune fille, entre mes huit et mes dix-huit ans je jouais du piano. Deux heures de cours par semaine au début, puis une par la suite, et minimum une heure d’étude par jour. Il n’y avait pas beaucoup de différence entre mon jeu et celui de mes camarades. Mais entre le piano et moi il y avait quelque chose qui ne passait pas. Malgré une bonne connaissance théorique et pas mal d’heures de pratique, jamais je n’aurais voulu être une pianiste. Ce n’était pas la même chose pour la danse. Quatre heures d’entraînement par jour, puis six, je craignais toujours de ne pas être aussi douée que les autres jeunes filles, et il n’y avait aucun doute pour moi : un jour je serais danseuse. Mes parents ont certainement investi autant d’argent dans mon éducation musicale que dans mon éducation de danse, mes connaissances dans les deux disciplines se valaient, mais la différence entre les deux était : l’amour. Or, finalement, je ne suis devenue ni l’une ni l’autre. J’ai choisi la voie qui a toujours été la plus naturelle pour moi, la plus évidente et que j’ai toujours pratiquée sans même y prêter particulièrement attention : La peinture.

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Ma peinture contient aujourd’hui de la couleur, de la musique, de la danse et du dessin. Elle se fait avec des êtres humains et quelques animaux que je dirige comme un metteur en scène sur la surface de la toile. Cette toile devient l’image d’un espace dans lequel mes acteurs évoluent. Pour garder la trace de leur évolution, je les ai préalablement enduites de peinture. Ainsi, c’est l’empreinte de l’acteur qui “ joue ” dans mes tableaux : une empreinte chargée d’un langage subconscient voire peut-être inconscient, qui en dit plus que la parole. Des maux devenus mots devenus images. Je peux dire que mon travail contient beaucoup de peinture, beaucoup d’investissement personnel de la part de tout le monde, des empreintes digitales (uniques et non-échangeables) et de l’ADN (les poils, des cheveux et de la sueur), mais surtout énormément d’amour et de plaisir qui accompagnent mes reflexions et recherches sur la condition humaine.

La question des artistes ?

J’aime la peinture, d’abord celle de Léonard de Vinci et du Greco, puis celle des expressionnistes allemands et aussi Klimt et Monet, et Bacon, Richter, Rebeyrolle, Freud et Ming. Oui, j’aime tellement, que devant un original, je peux avoir des accélérations cardiaques. A la grande exposition de Bacon en 1996 à Paris, je ne voulais plus quitter les salles. Je commençais à dialoguer avec les personnages de ses peintures. J’étais transportée. Même chose pour les très grandes “ abstrakte Bilder ” de Richter que j’ai vues à Düsseldorf et qui m’ont happée (je me voyais “ naviguer ” dedans) et des grands tableaux de Klimt lors d’une exposition sur la “ Wiener Secession ” à New York. Jamais une œuvre minimaliste ou conceptuelle de Mario Merz ou de Joseph Beuys ou une œuvre ultra-contemporaine des superstars Damien Hirst ou Jeff Koons n’ont pu me procurer un tel effet. Il est rare que mes sens soient saisis par une vidéo ou par une installation et qu’une compréhension se fasse simultanément par le cœur et par la tête. Quand ça m’arrive l’œuvre est signée Laury Anderson, Pipilotti Rist, Pierrick Sorin, ou Annette Messager par exemple. Ceci ne veut pas dire, qu’il n’y a pas d’œuvres conceptuelles, minimalistes ou de vidéos que je ne trouve pas “ intéressantes ” ou “ intelligentes ”, c’est seulement ce “ choc émotionnel ” qui ne se produit pas. A côté des œuvres qui me “ touchent ” et celles que je trouve “ intéressantes ” il y a surtout une quantité phénoménale de productions sans aucun intérêt, (peinture incluse) vide de sens, vulgaires et faites de mépris. Les “ artistes ” qui produisent ce genre d’art je les divises en deux groupes : ceux qui font exprès et qui érigent la bassesse, la perversion, et la vulgarité en programme d’art, fondé sur le socle de la sublimation de leur propre pouvoir manipulateur (comme Jeff Koons, par exemple) et ceux, qui, par le simple fait de s’être “ exprimés ”, d’avoir “ poussé un cri ” croient vraiment avoir produit de l’art. “ J’ai quelque chose à dire, (à gueuler, à revendiquer) donc je suis artiste ! ” Tellement dans l’air du temps, sur la vague de l’expansion du concept de l’art, que personne n’osera mettre en doute la qualité artistique de la profondeur et la légitimité de ce “ je m’exprime ” et les voilà représentés au musée. Je ne saurais citer de nom ici, car je n’en retiens aucun. L’artiste a bien fait de s’exprimer, car il vaut mieux ça que de garder tout en soi et ainsi créer une pression psychique. Je ne doute pas de la profondeur et de l’importance personnelle de son “ je m’exprime ”, je doute seulement de sa place au musée, tant que son œuvre garde cette seule fonction-là!

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Toucher les sens, émouvoir, bouleverser, sont des qualités que j’aime tellement dans une œuvre d’art. (J’ai dit “ aimer ” car je tiens à ma faculté d’aimer.) Aujourd’hui l’art cherche à faire agir, à réfléchir, à prendre conscience, provoque des réactions, des initiatives, des prises de position. Cet art est d’une très grande intelligence. Il explique, commente et justifie : ainsi “ l’éveil des sens ”, rapide, facile, et jouissif, est remplacé par un “ travail du cerveau ”. Il est très bien ce travail du cerveau. Il mène à la réflexion sur les “ questions essentielles dans l’art d’aujourd’hui ”. Tant que le public est occupé à se poser des questions, une exposition d’art contemporain se passe plutôt bien. Les premiers problèmes d’un “ travail intellectuel ” de la part du public apparaissent au moment où il commence à trouver lui même ses propres réponses. Nous verrons par la suite que ces réponses sont très nuisibles, d’abord pour le spectateur lui-même qui doit se rendre à l’évidence qu’il n’a rien comprit. Car au moment ou il attend son manteau dans la longue queue devant les vestiaires, il se rend compte qu’il n’est pas le seul “ d’avoir tout faux ” et un soupçon commence à se former dans son esprit.

Les musées, les centres d’art et les grandes expositions internationales prennent de plus en plus de dispositions pour éviter toute formation de soupçon. Comme il est impossible de fermer les garde-robes, ils investissent plutôt dans des centres pédagogiques, des salles d’informations et au cas où l’on a raté ces instructions préliminaires, il y a des guides d’exposition sous forme de baladeurs, catalogues, documents ou personnes vivantes afin de donner une réponse, avant que celle du spectateur puisse se transformer en soupçon. Des dépliants, disponibles devant chaque œuvre contiennent également des réponses et des explications au cas où le spectateur aurait omis d’investir dans un guide quelconque. Le fin du fin consiste à ne jamais donner une réponse sous forme de réponse, mais sous forme de question, afin d’éviter la question traditionnelle : qu’est-ce que l’artiste a bien voulu dire par son œuvre ? Car la question n’est pas là. Surtout pas là ! La réponse suggérée sous forme de question ouverte n’a d’autre fonction que de justifier la présence de cette œuvre à l’endroit ou il est (au musée par exemple), justifier le choix de sa forme (ou sa non-forme) et de souligner le génie de son créateur (pour revenir au premier point, la boucle est bouclée).

Le travail des guides et des consciencieux de la culture

Le travail cérébral des artistes contemporains semble alors considérable car, par leurs œuvres, ils combinent finement la formulation de la bonne question tout en mettant à disposition par écrit la bonne réponse a trouver sous forme de question. Si la bonne réponse sous forme de question n’est pas visible du premier coup, c’est souvent par insistance sur la direction à prendre pour se poser la bonne question. Ainsi le spectateur trouve facilement la juste “ question ”. Je prends l’exemple de Felix Gonzalez-Torres, artiste cubain. Son installation de 87 kg de bonbons dans un angle entre deux fenêtres aurait pu se limiter à la question : Puis-je en prendre un ? L’adulte, visitant une exposition d’art contemporain ne se poserait plus jamais la question : Qu’est-ce que ça fait ici ? Il sait que tout ce qu’il va voir sera de l’art, donc forcément, toute apparition de bonbons dans un angle entre deux fenêtres sera tout à fait légitime. L’adulte s’interrogerait sur l’avenir du tas si tout le monde y prenait un bonbon. Comme c’est de l’art, personne n’en prend. Le spectateur prend alors conscience de la fragilité de la forme de cette œuvre d’art et de son caractère éphémère. Je trouve que le spectateur d’une exposition d’art contemporain a fait jusqu’ici un très bon travail cérébral. Mais il ne doit pas voir si peu dans cette installation. Le Guide de “ l’art d’aujourd’hui ”, (Riemschneider / Grosenick, Taschenverlag, page 58) nous enseigne que par l’invitation qui est faite au spectateur d’emporter une feuille de papier ou un bonbon, ces travaux réfutent la revendication d’autonomie de l’œuvre si caractéristique du Minimal Art ; elles mettent bien au contraire en cause l’unicité de l’œuvre d’art. Par leur seul choix et par leur disposition, Gonzalez-Torres plonge les objets quotidiens dans une atmosphère de poésie. L’heureux spectateur est maintenant renseigné sur les bonnes questions dans l’art actuel : Est-ce qu’une œuvre d’art peut prétendre à l’unicité et à l’autonomie ? Comment faire d’un objet quotidien une œuvre poétique ? Il ne se hâte pas de trouver lui-même la réponse, parce que plus loin dans la page, pour clore le chapitre sur Gonzales-Torres, il peut lire : Indépendamment de ces aspects, Gonzales-Torres transfère ainsi la sphère privée dans l’espace public et fait prendre conscience de l’universalité des thèmes de la maladie, de la mort, de l’amour et de la perte. Plus tard, en attendant son tour pour récupérer le manteau au vestiaire, le spectateur, s’il a attentivement suivi son guide, peut plonger dans un débat sur “ l’ingénuité des artistes à traiter des thèmes universels par la mise en cause de toute unicité d’une œuvre.( ? ? ?) ” Le spectateur sans guide commence à avoir un soupçon. Si j’ai choisi l’exemple de Gonzales-Torres c’est un pur hasard. J’ouvre n’importe quel guide sur l’art contemporain à n’importe quelle page et le même phénomène se produit. Les guides de la documenta sont encore pire. Catherine David, directrice de la documenta X, a même fait éditer des “ documents ” pour que celui qui veut, puisse se préparer dés le 21 juin pour les 100 jours de l’exposition, donc un mois en avance. Ces “ documents ” ne sont pas destinés à n’importe qui, mais à un public spécialisé, dit-elle. Elle précise par ailleurs :(Kunstforum, no.135, octobre 1996, p.449, traduction par mes soins) Je ne pense pas que la documenta travaille pour un public ; ce serait populiste. Si on est consciencieux dans le domaine de la culture, on doit proposer au public ce qui pourrait l’intéresser, mais pas ce qu’il désire. En citant Guy Debord elle continue : Ce que désire la masse, elle le sait déjà, et nous le savons, bien sûr, aussi, mais nous voulons et devons aller au-delà. Suite à de tels propos je me pose plusieurs questions :
– Qu’entend-elle par être “ consciencieux ” dans le domaine de la culture ?
– Pour qui travaille alors la documenta ?
– Qui constitue la masse ?
– Que désire la masse ?
– Comment peut-on affirmer savoir (bien sûr) ce que la masse veut ?
– Qu’entend-elle par “ aller au-delà ” du désir de la masse ?

Ici, il s’agit de politique et de grosses machines à fric et je n’ai jamais pratiqué ni l’un ni l’autre. Mais si on exclut le public d’une si grande manifestation d’art (excepté évidemment pour payer l’entrée, car il faut rentrer un budget colossal) il ne reste pas beaucoup de monde : les intellectuels, les critiques, les historiens, les théoriciens, les esthéticiens, etc. , la presse, les médias, les artistes, les marchands, les galeristes. Alors cette “ masse ” qui paye pour venir voir l’art d’aujourd’hui c’est moi, c’est toi, ce sont nos amis, les voisins, les étudiants, des gens qui aiment l’art, des gens curieux, des gens qui sont au chômage, des gens qui travaillent au supermarché et qui mettent tout leur argent dans la culture, des avocats, des médecins, des coiffeurs, des jeunes, des vieux, … dès que je me consacre à une des personnes de la masse je me rende compte que cette masse est constituée d’individus et ce qui nous a réunis pendant un moment dans cette exposition c’était bien un intérêt pour l’art. Tous, sauf ceux qui ont attentivement étudié le guide, ont – bien sûr- remarqué que cette exposition n‘a pas été faite pour nous : le public.

L’art est fait par l’art est fait pour l’art !

Quand je dis : nous ! c’est que je me range désormais du côté du public. J’ai personnellement défendu une attitude “ consciencieuse ” de l’art pendant très longtemps. Abonnée depuis des années aux mensuels spécialisés de l’art en France, aux magazines trimestriels de l’art en Allemagne, lectrice attentive des catalogues d’expositions, visiteuse assidue des expositions d’art contemporains depuis vingt cinq ans, j’ai toujours suivi des artistes en vogue et des expositions qui leur ont été consacré. Déjà aux beaux-arts à Kassel (Allemagne) j’ai (bêtement) adopté l’idée que c’est justement l’idée qui prime sur la réalisation, sur la forme, que le néant est une forme, que le style n’a plus lieu d’être, que l’unicité d’une œuvre est redoutable, sa durée aussi, que le matériel utilisé importe peu, l’art se fait avec tout, tout ou rien, que tout est art, qu’il suffit de le voir, que le Kitsch n’est plus Kitsch quand il est au musée, la pornographie n’est plus pornographie, elle est devenue art. Nous discutions sur le tabou du tabou, s’il n’y en a plus, comment alors le briser ? Comment briser ce qui est déjà brisé ? Comment nier ce qui existe, comment créer la matière de la pensé, comment concrétiser l’utopie, comment être subversif à tout prix ? La subversiabilité de la subversion ? La technologie comme art total du Soi ? Le Soi dans l’art total ? L’interaction des signes et l’interactivité pour une culture des masses ? Une synthèse de l’absent et du présent ! Superposition de la simultanéité, l’esthétique du code, du néant, de l’erreur, la matérialité de l’erreur et du centre de la périphérie, … ! De telles réflexions n’étaient matérialisées en œuvre d’art que par un petit nombre d’étudiants. Ce qu’ils avaient tous en commun, était surtout le fait qu’ils se mettaient à nu et que leur œuvre prenait la forme d’une performance, ou en direct, ou sous forme de vidéo. Parfois avec du sang, parfois la violence “ sèche ”, et des formes de masturbations avec des manches à balais, par exemple. Moi je n’ai pas pu. Je me trouvais trop moche pour me mettre à poil devant un public et c’est la honte qui l’a emporté sur l’art.

Malgré ma honte et aussi la honte d’avoir honte (car j’aspirais à être une artiste un jour), je continuais à défendre ces idées que j’étais incapable de réaliser, pourtant je n’ai jamais “ aimé ” ces actions là. Je savais aussi qu’on a pas à aimer l’art ou ne pas l’aimer. Mais en faisans abstraction d’amour, je n‘arrivais pas à ressentir quoi que ce soit et la seule question qui me venait à l’esprit c’était : à quoi bon ? et même après l’étude du catalogue, je ne voyais pas le rapport entre ce que j’avais vu, lu et ressenti. Mais la peur, de faire partie de ceux qui ne comprennent rien, qu’il faut bousculer, choquer, éduquer, réveiller et décoincer, faisaient taire mes soupçons. Tant pis si personne ne comprenait rien, tant pis si devant les vestiaires les soupçons se transformaient en certitude sur le progrès de l’art. L’importance était de se plaire à soi-même, d’obtenir la reconnaissance du milieu, de ses semblables. A quoi bon faire un art qui pourrait plaire à des centaines de personnes, si parmi eux il y a des bourgeois et ceux qui ne comprennent rien  ? Quel abaissement, quelle honte ! Il valait mieux être en accord avec la poignée d’initiés, l’intelligence avant-gardiste toute vêtue de noir, (qui a vu le sens profond et qui a tout comprit) que de tenir compte de l’existence de la masse !

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Que désirons-nous, alors, nous le public, la masse, et qu’est-ce qu’ils savent, eux, les “ consciencieux de la culture ”, de nos désirs ? En tant que praticienne de la psychologie, j’ai très, très peu de certitudes. Il y en a une que j’ai néanmoins acquise depuis longtemps et c’est celle du désir fondamental de l’être humain d’être respecté. Si le désir d’être respecté est fondamental, l’homme qui se rend à une exposition ne le laisse pas à la porte. Pourquoi alors, puisque tout le monde semble savoir ce que désire la masse, faut-il aller “ au-delà ”. Qu’est-ce qui peut se trouver encore au-delà du respect ? L’Amour ? C’est cela que l’on trouve dans l’art d’aujourd’hui ? Ou est-ce que j’ai mal traduit le mot “ darüber hinaus ” et au lieu de “ au-delà ” il voulait dire “ par-dessus ” ?

Au-delà du sens et par-dessus l’artiste ?
De Felix Gonzalez-Torres je sais peu de choses. Né en 1957 à Güaimaro, Cuba, j’imagine que son départ dans la vie n’a pas du être facile. Il était homosexuel, il a perdu son compagnon et lui, il est mort avant d’avoir atteint ses 40 ans. Le sida faisait partie de son quotidien. Il était plutôt photographe, connu pour ses photos d’absence et de vide qu’il agrandissait et qu’il exposait dans l’espace public. Ensuite : une installation de 87 kg de bonbons dans l’angle de deux fenêtres qui donnent sur un parc magnifique, avec une pelouse et des grands arbres et moi j’imagine maintenant que je m’approche, je m’arrête, je prends un bonbon et pendant que le sucre fond dans ma bouche je reste un moment et je regarde dehors, tranquille, quel beau paysage, quelle paix, quel instant de douceur (dans ma bouche) qui se mêle avec l’apaisement de mon esprit (la verdure dehors et la sécurité de ce beau parc). Pourquoi Yilmaz Dziewior, la personne qui signe l’article sur Gonzalez-Torres, me gâche-t-il le plaisir de mon ressenti avec son article dans le catalogue “ l’Art aujourd’hui ” ? Gonzalez-Torres, était-il d’accord ? Etait-il l’auteur lui-même de certains de ces commentaires ? Ces commentaires ne m’apportent rien, rien sur l’œuvre, rien sur les préoccupations de l’artiste ; (…) Gonzalez-Torres combine subtilement expérience personnelle, réflexion sur l’histoire de l’art et prise de position politique. (…) Ses piles de papiers et ses installations de sucreries dénotent une référence claire à l’art conceptuel et au Minimal Art des années 60. Son œuvre s’appelle “ sans titre ”, ils auraient mieux fait de se taire. Son œuvre date de 1991, comment deviner qu’il se veut “ référence ” à l’art minimal des années 60 et à l’art conceptuel, et qu’il ne s’agit pas d’une reprise, d’une approche, d’un retour ? Gonzalez-Torres a fait ce qu’il a pu mais je défie quiconque de penser, qu’en installant les bonbons, il a voulu faire une réflexion sur l’histoire de l’art !

L’art d’aujourd’hui est fait par des “ consciencieux de la culture ”. Ce sont eux qui décident de ce qu’est l’Art, comment cet art doit être et par qui il doit être réalisé. Pour faire accepter leurs concepts et leurs idées il existe cette loi non écrite que celui qui n’est pas d’accord est celui qui n’a rien compris. Celui qui n’a rien compris est en plus : intolérant, attardé, anti-progrès, accroché aux idées bourgeoises de l’art, bourgeois lui-même, anti-communication, moraliste et inculte. La honte. Un travail “ consciencieux  de la culture ” se base sur des mécanismes du doute sur soi-même, de sa propre perception, de son propre jugement, de son propre ressenti, et sur le droit de les exprimer : le droit au respect du Soi. Ce que le dictateur réussit à mettre en place dans son régime totalitaire, le “ consciencieux ” l’a réalisé dans l’art. Depuis 40 ans de dictature, voire plus, ceux qui ne voulaient pas périr dans la honte, se sont convertis au “ consciencieux ”. Trouver du sens où il n’y en a pas, des valeurs où il n’y en a pas, écrire dessus, transformer pour rendre encore plus intelligent, défendre ces idées, les gonfler et faire avaler à ceux qui ont encore des soupçons, c’est une manière de se conforter d’être du bon côté dans l’art et d’oublier le soupçon que l’on a pu avoir, jadis, quand les sens et le cœur avaient encore la possibilité de s’exprimer. Les jeunes qui sont nés pendant la dictature, n’ont jamais connu autre chose. Ils savent désormais qu’il ne sert à rien de savoir faire quoi que ce soit de concret pour devenir artiste. “ Plus c’est nul, plus c’est fastoche, plus c’est génial ! ” Et ce qui est le plus génial là-dedans c’est que personne n’a le droit de critiquer sous peine de se discréditer lui-même. Le rêve infantile de la toute-puissance!!!

Qui a peur de la différence ?
Mon travail ne jouit pas de cette protection du pouvoir en place. Ceci fait partie de mon travail. Je ne travaille pas pour eux, les “ consciencieux ”, je travaille pour ceux qui sont différents. Ceci implique que je ne travaille pas contre quelqu’un ou contre quelque chose mais pour autre chose. Je prends ma place dans ce vide énorme, dans cette niche gigantesque que l’art officiel me laisse : l’espace du sens et des sens, l’espace de la reconnaissance de notre part d’humanité, l’espace d’Eros. Ainsi je prends position pour le respect de la différence, pour le bonheur, pour la liberté du “ beau ” et du “ moche ” (qui se trouve au delà du bien et du mal), pour le droit d’une pensée éthique et esthétique, pour une création artistique basée sur ces pensées-là, pour des valeurs autres que commerciales et technologiques, pour des valeurs humaines, morales et saines. Je travaille pour la possibilité “ d’aimer ou de ne pas aimer ” ce que je propose, c’est de critiquer et d’échanger des opinions. Je travaille pour donner le mieux de moi-même, pour partager une autre conscience de l’art et de la vie. Mais j’irais encore plus loin. Dès que j’ai fini ma thèse, je me ferais une joie de communiquer cette « autre façon » d’appréhender l’art à la nouvelle génération d’artistes à venir. Je leur donnerai l’envie d’associer l’idée à la réalisation, au lieu de préférer l’une à l’autre, d’être intelligents et sensuels, de privilégier la liberté aux consciencieux et du lisible au visible. Je leur donnerai envie d’aller au plus loin dans leurs créations et d’arrêter la honte d’être soi. Je me ferai une joie de voir émerger de jeunes créateur conscients du sens de leur travail et de son impact sur autrui, et capables d’accepter la critique. La confrontation de l’art avec le réel ne se fait-elle pas justement là ? Ce sera donc l’artiste qui fait l’art ? Je travaille pour donner envie de vouloir désirer où trouver du sens dans notre humanité, pour préférer Eros à Thanatos comme compagnon de route. Dans cette optique là j’évite de m’exprimer, de provoquer, de choquer, de plaire, de faire plaisir, ou d’accuser, je tâche de communiquer (du latin communicare “ être en relation avec ”). Je suis libre de communiquer avec qui je veux. Je suis libre depuis que je n’ai plus peur de personne ni de rien. Avec la tombée de la peur c’est le pouvoir du “ consciencieux ” qui est tombé. Qui a peur de sa propre conscience ?
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Mon travail est pour vous, qui, devant les vestiaires avez envie de partager votre ressenti sur l’exposition que vous venez de visiter. Trop grand ? Trop coloré ? Trop prétentieux ? Touchant ? Effrayant ? Marrant ? Peut-être seulement « vachement beau » ? Votre opinion vous appartient. Et peut-être allez vous communiquer avec des inconnus et échanger votre soupçon, que ces drôles de tableaux que vous venez de voir, n’ont rien à voir avec ce que l’on vous a fait croire sur l’art d’aujourd’hui.

Zeyno Arcan, décembre 2003